Livre-Oreiller – intention

Un Livre-oreiller

d’après Sei Shōnagon
Création mars 2027

Note d’intention

David Tuaillon et moi avons travaillé ensemble à l’adaptation de Dans ce jardin qu’on aimait de Pascal Quignard. Nous nous sommes plongés dans l’étude du chant des oiseaux, l’écoute du monde autour de soi. L’infiniment petit, l’infiniment sauvage contenu dans les trilles du merle, voilà ce qui nous a passionnés. Altérité radicale, modestie infinie. Langue parfaitement étrangère des oiseaux. Cette attention extrême portée au monde autour de soi nous réunit aujourd’hui encore à travers Le Livre-Oreiller de Sei Shōnagon, dont la langue, le japonais du Xe siècle, tout aussi étrangère que celle des oiseaux, est une variation à l’infini du vivant.

Il y a dix siècles, Sei Shōnagon écrit en laissant son pinceau vibrer de sa seule sensibilité, dans une langue allusive, presque intraduisible… Son esprit est pétri de la poésie la plus abstraite. Elle ne s’est probablement jamais éloignée ni du lieu ni du milieu où elle est née. Alors comment, depuis un tout petit pavillon du gynécée clos des quartiers de l’impératrice, au cœur d’une île inaccessible, a-t-elle réussi à manifester une vérité du monde, quelque chose qui, en nous, vibre avec autant d’évidence ?

À l’intérieur du palais, l’univers des femmes ne communique pas avec celui, public, des hommes, de l’administration, ni avec la nature abondante. Les femmes ne peuvent pas voir ce monde extérieur mais elles l’entendent, pour peu qu’elles y prêtent une oreille et un cœur attentifs. Cette perception fragmentée, empêchée, aiguise les sens, fait battre le cœur plus vite.Cette attention aiguisée aux différences de lumières, de temps, aux vibrations sonores, aux couleurs vives ou déjà passées met en avant le singulier, la multiplicité des différences. Du manque naît la poésie.

Le regard de Sei Shōnagon, se pose sur des détails infimes, des petites choses, des choses dont on dirait qu’elles sont banales, des choses qu’on n’entend pas ou qu’on ne voit pas si notre attention n’est pas affûtée au monde qui nous entoure. Dans ses listes, elle associe librement les choses, les gens, les couleurs, les comportements en faisant fi des organisations, des classements, des hiérarchies, des cloisonnements habituels pour chercher le rapports entre les qualité au cœur de ces choses. C’est ce regard posé, seulement posé, sur les choses et avec les choses qui m’importe.

Ces listes sont les signes, les traces, le témoignage d’une vie, telle qu’elle était au quotidien. Une écriture sans statut, sans métier, à la portée de tous : distinguer, choisir, préférer, rassembler… Une écriture humble, modeste qui dit simplement : « Je suis là, maintenant, à cet endroit-là, et ça compte ». Une écriture intense et involontaire à la fois. Anecdotes, anti-discours, éclats, pulsion de vie simples, sauvages, cruels et qui nous ramènent à notre propre présence au monde. Qu’est-ce que je vois de là où je suis maintenant ?

Par leur forme, des idéogrammes empruntés au chinois, les caractères tracés par Sei Shōnagon ressemblent à des talismans qui nous accompagnent, nous aident à continuer à vivre, et peut-être conjurent le sort – des signes parmi nous.

Nous choisissons d’adapter, sans rien nous approprier de cette écriture de « rien », ou de si peu, qui est comme une façon de vivre au ras du réel. Choisissant l’indistinct, l’étranger, le presque, le sûrement pas tout à fait ça… Aborder le texte comme on aborderait un pays, une terre, tenter de le percevoir un peu, de le faire étinceler un instant.

Nous convoquons la complicité de Chris Marker et de son film Sans soleil, un regard sur ce Japon qu’il appelait son « dépays », un monde autre qui se raconte dans l’écriture elle-même, si loin de la langue orale, si loin dans l’espace, si loin dans le temps. Comme Chris Marker dans son film, nous construirons un parcours instinctif et sensible dans le foisonnement des impressions et des suggestions du livre de Sei Shōnagon. Nous créerons en images notre propre liste des « choses qui font battre le cœur » ici et maintenant. Nous percevrons avec Sei Shōnagon cette secrète « poignance des choses » qui réveille en nous le besoin de la compagnie de ce monde que nous avons depuis longtemps désenchanté.

Inventer une autre Sei Shōnagon à partir des traces qu’elle a laissées sans chercher à l’incarner. Être semblable sans être tout à fait être la même. Interroger avant tout les différences, les renvois, les projections. Imaginer ! Car plus nous nous approchons du Livre-oreiller, plus Sei Shōnagon s’éloigne. Et avec elle, les certitudes s’évaporent, les interprétations se multiplient alors que notre relation à l’autre et au monde qui nous entoure s’ouvre à l’infini.

Ces interprétations seront portées au plateau par deux comédiennes, Valérie Dréville et moi-même, accompagnées par un ou une percussionniste. D’un corps à l’autre, nous multiplierons les voix, les mystères, agissant ensemble avec et dans l’espace pour que quelque chose œuvre et mette en lumière l’imperceptible, le ténu, le délicat contenu dans cette écriture unique. La création sonore permettra les relais entre les images et les corps, aidera à fragmenter le texte, lui donnera une respiration et nous engagera physiquement sans jouer une « situation ». Outre la percussion, nous utilisons aussi des archives sonores.

Nous imaginons un dispositif scénique évoquant la page blanche : il n’y aurait rien et il ne resterait rien. Déposer des traces et les faire disparaître, qu’elles s’inscrivent et emplissent l’espace avec la même vitesse que l’on écrit ou calligraphie. Rien avant, rien après, juste la mémoire. Nous partirons de la représentation visuelle des caractères japonais. Ces dessins « abstraits » seront pour nous des « choses » que nous regarderons de près, pour les traverser et à partir d’elles, ouvrir, enclencher d’autres images, laissant libre cours à nos imaginations, nos projections, nos mémoires, multipliant les mondes, les espaces et les temps.

Marie Vialle